Lola GREENWICH

"En face de l'envers du monde"
ou La réversibilité comme moyen de suspens


Chapitre III


Suspens : suspense ?
a) Pénélope à contresens ou l'effectuation à rebours
b) Titre en suspens




A] Pénélope à contresens ou l’effectuation à rebours

Le temps de l’effectuation est aussi le temps de la réflexion, l’un et l’autre étant indissociables. " La main est action : elle prend, elle crée, et parfois on dirait qu’elle pense. Au repos, ce n’est pas un outil sans âme, abandonné sur la table ou pendant le long du corps : l’habitude, l’instinct et la volonté de l’action méditent en elle, et il ne faut pas un long exercice pour deviner le geste qu’elle va faire. "Henri FOCILLON, Vie des formes, (1943), Paris, PUF, 1993, p. 103-104..

En procédant à rebours dans son travail, on en perçoit son envers, sa face cachée. Une succession de gestes invisibles et indécelables permettent ainsi de renverser ou suspendre le temps de la lecture, celle de l’acteur, pendant l’effectuation, comme celle du regardeur, une fois le travail accompli.

Marc Rothko par exemple, dans ses peintures de voiles colorés, suspend aussi la nomination du langage, dans l’impossibilité de discerner réellement les couleurs, ou même le nombre de couches successives qui se superposent.

Travailler les matières, les transformer, les modeler, les fabriquer est une façon de réparer, de " prendre le monde en réparation "Guy LAVOREL, Francis Ponge : Qui suis-je ?, Lyon, La Manufacture, p. 43. comme le dit Francis Ponge. Il apparaît donc un paradoxe - dans l’utilisation récurrente de la fibre papier et du textile -

qui oscille entre fragilité et résistance. Ainsi je déstructure, dissocie les qualités, la force et l’intensité, aussi bien des instants captés, que des fibres, des matières de ma récréation, pour les recomposer, les fondre tous ensemble dans une nouvelle unité, tout " comme le peintre dissocie les couleurs, la lumière, et les recompose dans sa toile. "Francis PONGE, Notes prises pour un oiseau, dans La rage de l’expression, Paris, Gallimard, 1976, p. 44.. De plus, les fils et points de couture apparents sont là pour raccommoder, réparer, non le papier comme on pourrait le croire, mais bien plutôt le textile qui fait apparaître des trous dans la surface des travaux, et qui est palimpseste de notre histoire.

En fait, la réparation ne s’effectue pas tant au niveau du résultat obtenu que dans l’effectuation, la transformation, le passage d’un état à un autre, qui sera le reflet d’une sensibilité, de la perception d’un instant intime partagé dont je me suis approprié.

Dans la matière transformée, je retrouve le spectacle du monde et, comme mon regard a pu arrêter une image, suspendre un instant sibyllin dans son immédiateté, mon geste va arrêter à son tour les mouvements des fibres papier et textile, à la surface de l’eau, celles-ci se retrouvant ainsi emprisonnées les unes dans les autres, dans une volonté et une nécessité de suspendre, dans un instant sans durée, une parcelle d’absolu.

Dans la pièce " (V)entre ", l’assemblage du dessin et de la sculpture met en avant des questionnements quant à l’effectuation. Le dessin, normalement travaillé à plat, est ici effectué sur le volume, alors que le papier, constituant la sculpture, est lui d’abord fabriqué à plat pour être ensuite mis en volume. Les tâches sont ainsi inversées dans le sens de leur effectuation. En fait, il y a toujours un va-et-vient entre la mise à l’horizontal et le rabattement vertical. La présentation de cette sculpture est due à une volonté de donner une impression d’une poussée, d’un mouvement partant du sol pour s’élever dans les airs, tourbillonner autour de l’objet, voire même s’infiltrer par une ouverture pour en ressortir par une autre.

Degas, dans ses sculptures pour les " Danseuses ", partait lui aussi du sol, donc des pieds, pour construire, constituer son idée - en grec constituer signifie pousser, croître -, chose qu’il n’arrivait pas à faire en dessin.

Dans les pièces " ...et vice-versa ", " Recto-verso " ou même " Il était une fois... là ", tout comme Pénélope défaisait la nuit ce qu’elle avait tissé le jour - afin de suspendre sa tapisserie dans un inachèvement - je suspends l’inévitable achèvement de mon travail par une succession de gestes infimes et de retournement successifs. Travailler sur l’envers et l’endroit simultanément, augmente le mystère de son état d’achèvement. Je suis première spectatrice de la pièce qui se joue devant mes yeux et sous mes doigts, tout en étant actrice et metteur en scène à la fois. C’est un sentiment tout à fait enivrant que de pouvoir tenir tous ces rôles en même temps.

D’endroit en envers, on en arrive très vite à rendre apparentes l’origine, la genèse de la fabrication matérielle du tableau. Ainsi Buraglio, ou même Daniel Dezeuze Dezeuze : " Sans titre " (1967) - Feuille de plastique transparent sur châssis passé au brou de noix - 195 X 130 cm - Collection du MNAM de la Ville de Paris. attirent le regard sur le châssis, élément de base qui permet de tendre une toile. Ce dernier le présente nu, passé au brou de noix et simplement posé contre un mur. Il devient envers du décors, endroit des tensions figées, mais aussi " l’objet qui posait le mieux la question du tableau dans une dimension historique. "Revue Art Abstrait n° 5, Marcelin Pleynet, p. 76..

" Regardez vivre librement les mains, sans l’appel de la fonction, sans la surcharge d’un mystère - au repos, les doigts légèrement repliés, comme si elles s’abandonnaient à quelque songe, ou bien dans l’élégante vivacité des gestes purs, des gestes inutiles : il semble alors qu’elles dessinent gratuitement dans l’air la multiplicité des possibles et que, jouant avec elles-mêmes, elles se préparent à quelque prochaine intervention efficace. "Henri FOCILLON, Vie des formes, (1943), Paris, PUF, 1993, p. 105..

Dans la démarche de l’artiste Christian Bonnefoi, la notion de réversibilité est présente dans la conception même de l'oeuvre. Le côté principal n'est pas celui que l'on croit, c'est-à-dire qu'il n'est pas ‘‘celui qui se présente d'abord’’ , tout du moins lors de sa réalisation. L'artiste réalise ses oeuvres ‘‘à l'aveugle’’, dans le but de nous donner à voir ce que lui ne voit pas. Une fois son travail terminé, il retourne sa toile, renverse le sens de lecture, et a ainsi le privilège d'en être le premier spectateur.

On peut finalement dire que la pratique de Bonnefoi s'apparente à celle de Pénélope, par son incessant retour sur son travail. C'est ainsi qu'il rallonge, par la superposition de ses couches, le moment fatidique de l'achèvement de l'oeuvre.

Le ‘‘point’’ est le point de couture, médium pour dessiner mais aussi pour méditer. Le temps de l’effectuation est ainsi le temps du recueillement, de la réflexion sur ce qui est en train de prendre forme, vie." On part du mystère incompréhensible des choses, pour aller au merveilleux mystère de leur expression. "Guy LAVOREL, Francis Ponge : Qui suis-je ?, Lyon, La Manufacture, p. 55.. Ainsi, alors que le geste s’ébranle, l’esprit fait de même. Indissociables l’un de l’autre, ils fonctionnent de pair et sont en perpétuelle interaction, l’un agissant sur l’autre, et vice-versa. Ce jeu de va-et-vient entre l’un et l’autre permet alors de créer un suspense en suspens.

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B] Titre en suspens

" Contrairement à Claudel qui en avait horreur, j’affectionne les points de suspension. Ils sont la pudeur de la phrase, sa manière de se résigner à ne jamais être qu’un misérable fragment de l’immense période universelle... Trois points de trois fois rien, etc. "Jean-Michel MAULPOIX, Eloge de la ponctuation, dans Traverses n° 43, Revue du CCI, Edition Centre Georges Pompidou, 1988, p. 104..

Les points de suspension sont présents dans la plupart des titres de mes travaux, et sont aussi présents graphiquement symbolisés par les traits en suspens du dessin. Le titre peut permettre de faire attention à un détail anodin qui prend alors tout son sens et modifie l’ensemble de la compréhension de l’oeuvre. Il s’agit donc d’analyser l’importance du titre dans l’appréhension et la compréhension de la pièce présentée. Dans quelle mesure les points de suspension peuvent être un moyen supplémentaire pour mettre en suspens le suspense qui entoure ce qui est donné à voir ?

" Toute oeuvre littéraire [...] peut être considérée comme formée de deux textes associés : le corps et son titre, pôles entre lesquels circule une électricité de sens. [...] De même l’oeuvre picturale se présente toujours pour nous comme l’association d’une image [...] et d’un nom, celui-ci fut-il vide, en attente, pure énigme, réduit à un simple point d’interrogation. "Michel BUTOR, Les mots dans la peinture, Paris, Flammarion, 1969, p. 11.

Dans toute oeuvre d’art, quelle soit plastique ou littéraire, il y a une importance primordiale de la présence du rythme, de la pause, de la scansion, de la suspension, de l’attente, de l’intervalle, etc... Ainsi, la ponctuation en général, et les points de suspension en particulier, peuvent être définis comme " ce qui coupe un continuum temporel. "Philippe MANOURY, Une coupure dans l’instant, dans Traverses n° 43, Revue du CCI, Edition Centre Georges Pompidou, 1988, p. 62.. En fait, c’est comme un hoquet dans le cours du temps. Le coeur s’arrête de battre l’espace d’un instant, et dans cet espace viennent se loger une multitude de petits riens c’est-à-dire de petites choses - quelque chose en effet puisque l’étymologie du mot rien en latin signifie en fait chose. Dans ces points de suspension viennent s’immiscer une myriade de significations : le sous-entendu, l’attente, l’instant, mais aussi le suspense, le mystère, le non-dit, etc...

Couper un discours, le suspendre, signifie ménager un espace, un interstice ; c’est jouer entre le visible et l’invisible. " Ponctuer, c’est d’abord faire du vide, créer de l’espace dans le flot ininterrompu des sons et des sensations ; affirmer la nécessité d’une respiration tout aussi physique qu’intellectuelle qui structure le chaos. "Pierre LEPAPE, Pour une poignée de virgules, dans Traverses n° 43, Revue du CCI, Edition Centre Georges Pompidou, 1988, p. 6..

Dans mon travail, les points de suspension sont figurés par le fil dessinateur qui forme un trait continuellement suspendu. Le trait représente le rythme et est aussi le trait d’union entre le visible et l’invisible, entre le vide et le plein. Une ligne est faîte de points dont chacun d’entre eux a une existence propre promettant de multiples transformations. Pour François Cheng, " poser un point, c’est semer un grain ; celui-ci doit pousser et devenir... Même pour faire un point, il convient qu’il y ait du vide dans le plein. C’est alors seulement que le point devient vivant, comme animé par l’Esprit. "François CHENG, Vide et Plein, Paris, Seuil, 1991, p. 79..

Pierre Buraglio dans son oeuvre intitulée " Dessin d’après... Seurat. Bec du Hoc " Buraglio : " Dessin d’après... Seurat. Bec du Hoc " (1979-1984) - Crayon sur papier calque - 147 X 117 cm - Collection FRAC de Picardie. joue lui aussi sur les deux plans, les points de suspension dans le titre, et le trait suspendu dans le dessin. Ce sont des dessins sur calque qui ressemblent à des décalquages maladroits dont le trait discontinu décrit un parcours incertain et s’aventure, hésitant, dans l’espace clos de la feuille de papier. Des hachures colorées scandent le dessin, comblant un certain temps le lieu inoccupé à peine attaqué par la ligne épurée et étirée.

" Dans la représentation des formes par le trait, une notion importante est celle du yin-hsien ‘‘Invisible/Visible’’ [...] Elle s’applique surtout à une peinture paysagiste où l’artiste doit cultiver l’art de ne pas tout montrer, afin de maintenir vivant le souffle, et intact le mystère. [...] Cela se traduit par l’interruption des traits, et par l’omission, partielle ou totale, de figures dans le paysage. "François CHENG, Vide et Plein, Paris, Seuil, 1991, p. 85.. Ainsi, l’image qui appartient à l’histoire, celle de Seurat en l’occurrence, est appropriée par Buraglio sans toutefois être reproduite dans son intégralité, laissant planer sur elle un mystère. Entre ses mains elle est mise à plat, déchue de sa perspective initiale. Il crée alors une illusion nouvelle qui s’enfonce en profondeur dans la transparence, de par le matériau utilisé.

Placé en début de titre, comme dans " ... en face de l’envers du monde " ou " ...et vice-versa ", les points de suspension donnent à imaginer ce qui a bien pu se trouver avant. C’est un fragment de texte qui provient d’ailleurs et qui en a été extrait, mais pourquoi ? Cela force l’imaginaire du lecteur qui se sent obligé de chercher pour comprendre.

Placé au milieu d’un titre, comme dans " Il était une fois... là ", ou " Risque de chute... en suspens " , on peut dire qu’ils ont pour fonction de suspendre la lecture et l’information immédiate. Mais malgré ce retard de compréhension du sens, " les points suspensifs [...] indiquent que le sens est là, silencieux, en surplomb de leur succession linéaire. "Louis MARIN, Ponctuation, étym. lat. punctum, dans Traverses n° 43, Revue du CCI, Edition Centre Georges Pompidou, 1988, p. 19.. Pour Fontanier, la parenthèse de sentiment - suggérée par l’interruption des points de suspension - tend nécessairement " à produire l’embarras, l’obscurité, la confusion. "FONTANIER, Figures du discours, Paris, Flammarion, 1968 - cité par Pierre LEPAPE, dans Op. Cit. , p. 7.. Il est vrai que cela interpelle, non seulement le regard, mais encore notre connaissance. D’un seul coup, par trois simples petits points, on se retrouve dans l’impossibilité de se fixer sur le sens clair et net d’un titre et donc, par conséquent, de l’oeuvre qui l’accompagne. Il y a dès lors un flou qui s’installe, accompagné d’incertitude.

La ponctuation est une des marques de sens dans le discours. Elle marque certaines découpes, y met l’accent, ou elle se substitue aux termes qui font des coupures, des liaisons . Les points de suspension sont eux comme une respiration. Ils sont un trait d’union avec ce qui les environne, le début et la fin d’une phrase, mais ils sont aussi une marque du non/temps et du non/espace. " C’est bien le vide qui favorise l’interaction, voire la transmutation, entre Ciel et Terre, et par là, entre Espace et Temps. Si le Temps est perçu comme actualisation de l’Espace vital, le Vide, en introduisant la discontinuité dans le déroulement temporaire, réinvestit, en quelque sorte, la qualité de l’Espace dans le Temps, assurant ainsi le rythme juste des souffles et l’aspect total des relations. "François CHENG, Vide et Plein, Paris, Seuil, 1991, p. 67..

Les points de suspension permettent ainsi de rythmer les vides et les pleins, les ombres et les lumières, les formes absentes et présentes, visibles et invisibles, et sont un moyen terme, une sorte de couche limite, d’interface entre tout cela.

De nombreux artistes ont été inspirés par ces trois minuscules petits points qui semblent insignifiants, notamment Raymond Queneau qui en a fait un poème Raymond QUENEAU, extrait de Le chien à la mandoline, Paris, Gallimard - cité par Joanna POMIAN et Emmanuel SOUCHIER, Informatique et pratiques écrivantes, dans Traverses n°43, Revue du CCI, Edition Centre Georges Pompidou, 1988, p.130. où les points de suspension prennent un sens aussi bien du point de vue littéraire que plastique de par la mise en page elle-même.

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POèME ASSEZ SERIEUX
AVEC DES POINTS DE SUSPENSION

Tout cela n’est pas très sérieux
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On se demande quoi
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Ils se demandent quoi
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Tu te demandes quoi
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Nous nous demandons quoi
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Oui c’est bien ce que je disais
tout cela est assez sérieux

" Le sens, croît-on, porté par le mouvement de la pensée qui va de l’ignorance au savoir, va de son origine vers sa fin. Les points de suspension mettent cette finalité en suspens, sans détourner d’elle. Les autres signes de ponctuation affirment ce mouvement. "Marc LE BOT, Un corps sans ride, dans Traverses n°43, Revue du CCI, Edition Centre Georges Pompidou, 1988, p. 13..

C’est un exercice de style comme il avait l’habitude d’en faire. On peut constater que les lignes de points de suspension vont en décroissant, de cinq lignes à une seule, de plus d’obscurité , de confusion , à moins . De plus , aucune autre ponctuation, pas même un point final, ne vient interférer dans l’écriture du poème. La même interrogation se trouve suspendue tout au long de la lecture, pour finalement en revenir à la première information donnée dans le titre à savoir que " tout cela est assez sérieux ".

Mais " qu’est-ce qu’un point, au fond ? Un clin d’oeil, un noeud de mouchoir, une petite agrafe. "Fumi YOSANO, Point de retour, dans  Traverses n°43, Revue du CCI, Edition Centre Georges Pompidou, 1988, p. 135.. Et qu’est-ce que trois points de suspension ? A vrai dire, la réponse à la question est " suspendue ‘‘à l’origine’’, dans l’espace blanc que marquent ‘‘conventionnement’’ les trois points de suspension, espace réservé, comme l’on parle de réserve en peinture, réservé à un virtuel. "Louis MARIN, Ponctuation, étym. lat. punctum, dans Traverses n° 43, Revue du CCI, Edition Centre Georges Pompidou, 1988, p. 25.. C’est aussi un clin d’oeil, une respiration, une pulsion de vie, un instant et une pause dans l’instant à la fois, qui apporte suspense et interrogation. Suspens...e ... suspens / suspense... à une lettre près...


Chapitre II
Conclusion

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