Lola GREENWICH

"En face de l'envers du monde"
ou La réversibilité comme moyen de suspens


Conclusion




De l’instant - entre-deux temporel - j’ai tenté à travers ma recherche de recréer un entre-deux matériel qui serait visible dans mon travail.

Pour ce faire, ma démarche a tout d’abord cheminé vers l’exploration d’une série d’oppositions - visible et invisible, endroit et envers, intérieur et extérieur, recto et verso, vide et plein, etc... Ces oppositions sont paradoxe et paradoxalement complémentaires. Le paradoxe c’est l’incongruité, le décalage, c’est l’intervention de l’invisible dans le visible ; mais s’il est réversible il est aussi intervention du visible dans l’invisible. C’est donc tout d’abord à l’envers des choses que je me suis aventurée pour y découvrir le mystère du ravissement qui intervient dans l’instant.

" Le bruissement, le fredonnement, l’odeur,
tout semblait se presser voluptueusement contre quelque membrane ;
non pour la rompre,
mais pour vous entourer du bourdonnement d’une ivresse de plaisir si totale
que je m’arrêtais net, humais l’air, regardais.
Mais là encore je ne puis décrire ce ravissement.
Il était ravissement plutôt qu’extase. "
Virginia Woolf, Instants de vie, (1976), Paris, Stock, Le cabinet cosmopolite, 1977, p. 102.

Mais s’il n’est pas possible de décrire, de représenter le surgissement de l’instant, il semblerait cependant qu’il puisse être créé ; même si pour Michel Serres il n’y a pas en matière de temps de " main tenant " " Main tenant " pris dans le sens de saisir, tenir. Michel Serres cité par Etienne KLEIN dans Le Temps, Paris, Flammarion, Dominos, 1995, p. 9..

De l’exploration de ces espaces opposés, ma recherche m’a conduite vers une union des deux afin de créer un troisième lieu qui en est la fusion ainsi que le croisement : leur interface. Plusieurs éléments contribuent à cette union : ceux propre aux travaux - matériaux transparents, fil qui traverse l’épaisseur de la matière qui est ainsi plus qu’un simple support mais espace individuel, matière à part entière - tout aussi bien qu’extérieurs à eux - le regard ou la présence même du regardeur. " Mes mouvements et ceux de mes yeux font vibrer le monde " Maurice MERLEAU-PONTY, Le Visible et l’invisible, Paris, Gallimard, 1964, p. 22. . Les limites sont abolies par " l’entrevision du je-ne-sais-quoi " Vladimir JANKELEVITCH, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, (1957), Paris, Seuil, 1980, p. 57. qui permet ainsi de faire un saut du Presque-rien vers le Tout.

C’est en remontant à rebours de mon travail - son effectuation et le choix de ses titres - que je me suis posée la question du suspens et du suspense qui en découle. Ainsi, retard ou suspens de l’achèvement de l’oeuvre, de la lecture ou compréhension de celle-ci - au niveau plastique tout aussi bien que textuel, à travers les points de suspension présents dans le titre - sont autant d’éléments qui permettent de suggérer et d’augmenter le suspense, qui va l’entourer. Cela crée un mystère qui renvoi à celui de l’instant et du ravissement.

" Que l’apparition disparaissante, au lieu de se continuer sans intermission, devienne sporadique, et le devenir qui la tient en suspens exalterait de lui-même ce je-ne-sais-quoi d’opaque et de diaphane tout ensemble, dont le nom est mystère. " Vladimir JANKELEVITCH, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, (1957), Paris, Seuil, 1980, p. 57. .


Chapitre III
Bibliographie

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